Ce que les lieux disent : Namur Magazine n°43

 

HISTOIRES A VAU-L EAU

 

Le houyoux et ses moulins

 

 

Tous les historiens s'accordent là-dessus, la naissance et le développement de notre ville sont indissociables des deux grands cours d'eau qui la baignent. On en oublierait presque qu'il en existe un troisième. Car si la Meuse et la Sambre s'imposent encore de manière incontournable dans le paysage urbain dont elles modèlent véritablement la structure, le Houyoux, aujourd'hui voûté, enfoui, dissimulé, en a littéralement disparu.

 

Sa discrétion actuelle ne rend pas justice au rôle important qui fut le sien pendant des siècles, économique notamment, mais aussi défensif puisqu'il alimentait les fossés de l'enceinte urbaine. Naissant à Warisoulx, il traverse d'abord Rhisnes et Saint-Servais avant d'entrer à Namur au terme d'un modeste cours d'une vingtaine de kilomètres et de se jeter dans la Meuse à hauteur de l'Hospice d'Harscamp, l'ancien couvent des Récollets.

 

 

Son nom s'apparente étroitement à celui de trois autres affluents de la Meuse : en amont, la Houille, qui arrose Gedinne et Vencimont ; en aval, le ruisseau qu'on appelle aujourd'hui le Samson, mais dont le nom ancien, sans doute primitif, était aussi Hoyoux (Hoyoul en 1361), enfin le plus connu des Hoyoux celui qui, dévalant du Condroz, se jette dans la Meuse à Huy. Toutes ces appellations procèdent manifestement d'une même racine, qui ne semble ni latine, ni germanique, ni même celtique, pour ce qu'on en connaît, ce qui a conduit certains toponymistes à lui attribuer une origine pré-celtique remontant au langage du vieux fond de population qui a occupé nos régions depuis le néolithique, avec un sens renvoyant au concept de l'eau courante. Si non e vero...



En outre, sur le territoire d'Emines, le ruisseau a donné son nom à trois petites localités limitrophes qui, au moyen âge, se nommaient Huy-l'Eglise, devenu Saint-Martin-Huglise, aujourd'hui Saint-Martin, qui n'est plus qu'une ferme, Huy-le-Court, aujourd'hui disparue et Huy-le-Planche, aujourd'hui la grosse et belle ferme d'Hulplanche.


Dans son cours inférieur, à partir de Saint-Servais surtout, le Houyoux actionnait un grand nombre de moulins qui appartenaient pour la plupart à des bourgeois de Namur ou aux institutions religieuses et hospitalières de la ville. Outre les moulins à grain, on dénombrait aussi un moulin à huile (cité en 1289) et un moulin à écorces à l'usage des tanneurs (mentionné en 1323). Le moulin à eau est en effet la grande innovation technologique du moyen âge et on le trouve alors associé à de multiples artisanats. Namur connut aussi, et cette liste est loin d'être exhaustive, un moulin à battre le chanvre pour les cordiers, un autre à fouler les draps. Dans les campagnes de Hesbaye s'élevaient des moulins à guède (plante tinctoriale dont on tirait l'indigo utilisé par les tisserands pour teindre les textiles en bleu) : ce fut même une ressource importante pour le comté.


Des moulins du Houyoux et des activités économiques qu'il a générées, il reste aujourd'hui bien peu de traces, tant matérielles que toponymiques. A Saint-Servais, on citera la petite chapelle d'Hastimoulin, construite vers 1260, dernier vestige d'un vaste domaine rural. Selon Jules Herbillon, son nom signifierait "le moulin qui a hâte, pressé". Mais est-ce bien satisfaisant quand on considère que non loin de là, en amont, se dresse la "montagne d'Hastedon" dont les deux premières syllabes reproduisent presque exactement celles d' "Hastimoulin" et dont la dernière provient de dunum qui signifie " fortification" en celtique (comme dans le nom de Verdun, par exemple).


Dans le dernier tronçon de son parcours urbain, la présence du Houyoux se décèle encore au travers de quelques indices : les bâtiments du moulin de l'Etoile, le nom de la rue des Tanneries où la plupart des ateliers de tanneurs étaient groupés, et surtout son tracé qui suit celui du ruisseau, le nom de la petite rue du Tan, mais aussi celui de la Place l'Ilon, autrefois l' "îlon (c'est-à-dire l'îlot) des tanneurs", créé par un dédoublement du ruisseau, seul endroit où, suivant les règlements, on pouvait acheter les peaux. Le Houyoux se jetait dans la Meuse au lieu-dit "en Gravière", autre toponyme éloquent, car révélateur des dépôts alluviaux accumulés là pendant des siècles.

 

 

Jean-Louis Antoine